Pierre Michel: « Je souhaite que la pensée d’Octave Mirbeau soit relayée au Cameroun »

bibi-courrierouest_En prélude au centenaire de la mort d’Octave Mirbeau, écrivain-journaliste français, nous sommes allés à la rencontre du spécialiste d’Octave, le Professeur Emérite Pierre Michel, basé à Angers

Professeur Pierre Michel, on dirait de vous Octave Mirbeau réincarné. Est-ce la même perception chez vous ?

Point du tout ! Je n’ai nullement cette folle présomption ! Je ne suis qu’un chercheur et un enseignant, dépourvu de toute ambition personnelle, et non un grand créateur comme le génial Octave : ni romancier, ni auteur dramatique, ni critique d’art… En revanche, ce qui explique peut-être votre sentiment, c’est que je partage toutes ses valeurs éthiques, politiques et sociales, c’est qu’il est, pour moi, une manière de maître à penser, et que ses combats sont aussi les miens, à plus d’un siècle de distance : il y a entre nous une incontestable fraternité spirituelle, qui facilite évidemment la compréhension de son œuvre et de ses engagements. Avec tout de même cette sacrée différence que Mirbeau disposait d’une plume incomparablement efficace, mise au service de ses idéaux éthiques, esthétiques et politiques, qui donnait du poids à toutes ses entreprises et qui lui garantissait un grand écho à l’échelle de l’Europe et, le plus souvent, le succès. Je n’ai évidemment pas cette prétention.

Nous commémorons le centenaire de la mort d’Octave Mirbeau, qu’est ce qui a marqué cet événement ?

Cette commémoration n’est pas achevée à ce jour (1er juillet) et bien des événements ne sont pas encore advenus, voire pas encore programmés, pour la deuxième moitié de 2017 et le premier semestre de 2018, et l’on ne peut donc en tirer déjà un bilan. Mais d’ores et déjà, deux observations sont frappantes. D’une part, le caractère mondial de l’hommage rendu au grand écrivain, bien au-delà de l’hexagone : des colloques, journées d’étude et tables rondes auront eu lieu en Hongrie, aux Etats-Unis, en Pologne, en Tunisie, en Espagne, en Argentine, en Belgique et au Monténégro ; des numéros spéciaux de revues consacrés à Mirbeau auront vu le jour en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et en Algérie ; des traductions nouvelles auront été publiées en Allemagne, en Espagne, en Corée, au Brésil, en Pologne et en Italie ; Rédemption ou la folie du toujours mieux, l’oratorio théâtral d’Antoine Juliens d’après des romans de Mirbeau, aura été créé en Belgique, en janvier 2017 ; c’est en Suisse qu’aura été est publiée mon édition, en quatre très gros volumes, de la Correspondanve générale de l’écrivain ; l’impressionnant comité international de parrainage comporte quelque 600 noms connus, voire illustres, de personnalités diverses (universitaires de toutes disciplines, écrivains, gens de théâtre, traducteurs, éditeurs, artistes, etc.), originaires de 36 pays différents (voir http://www.mirbeau.org/com.html) ; et maintenant, grâce à vous, le Cameroun va, à son tour, être mis au courant et, j’espère, participer un peu… Tout cela est énorme et me fait grandement plaisir. Mais, deuxième observation, malgré la richesse et la diversité de ces événements internationaux (colloques universitaires, rééditions, innombrables créations théâtrales, lectures, documentaires, conférences, débats, timbre, etc.), c’est la Société Octave Mirbeau toute seule qui, avec ses faibles moyens matériels et humains, a pris l’initiative de cette commémoration mondiale et qui, grâce à ses réseaux, a permis de mener à bien tant de projets, sans le moindre soutien institutionnel ! Si incroyable que cela puisse paraître, le ministère français de la Culture ne nous a apporté aucune espèce de soutien, pas même le symbolique « haut patronage », qui ne coûte pas un centime d’euro, et nous n’avons pas non plus reçu le moindre soutien financier du ministère des Affaires étrangères, ni des régions, ni des départements, ni des DRACs, pourtant concernées au premier chef. Le comble de cette affligeante indifférence de nos institutions a été le refus du Musée d’Orsay d’apporter sa contribution à l’hommage rendu au grand critique d’art, alors que Mirbeau était le chantre attitré de Claude Monet, Auguste Rodin, Camille Pissarro, Paul Cézanne, Camille Claudel, Aristide Maillol, Félix Vallotton, et beaucoup d’autres, qui lui doivent leur reconnaissance internationale et la présence de leurs œuvres dans ce même Musée d’Orsay consacré à leur gloire posthume (voir http://www.mirbeau.org/mirbeaunirapas_au_musee_dorsay.htm)… Tout se passe comme si l’iconoclaste Mirbeau continuait de déranger les bonnes consciences bourgeoises, comme si les dirigeants de nos institutions ne lui pardonnaient toujours pas de les avoir, jadis, débarbouillés au vitriol et d’avoir crié, à tous les vents, des vérités toujours aussi douloureuses à leurs oreilles. Un siècle après sa mort, alors qu’il n’est plus là pour faire trembler les puissants, on le lui fait encore payer…

Qui est Octave Mirbeau ?

Octave Mirbeau (1848-1917) est d’une telle richesse et présente tellement de facettes qu’il n’est certes pas évident de prétendre le réduire à quelques mots. Disons qu’il n’est pas un professionnel de l’écriture comme les autres. Bien sûr, sa plume a été toute sa vie son instrument de travail, comme c’était le cas de tous ceux qu’il appelle des « prolétaires de lettres », et il lui a dû de ne pas crever de faim, à ses débuts et, par la suite, de pouvoir payer ses dettes et devenir riche. Mais elle est, pour lui, bien plus qu’un simple gagne-pain : elle est aussi un moyen d’expression de son imaginaire, de ses frustrations comme de ses aspirations, sans doute aussi de son inconscient, comme chez les écrivains dignes de ce nom, au demeurant peu nombreux, dont l’œuvre ne saurait se réduire à l’alimentaire. Mais elle est beaucoup plus encore, et c’est ce qui fait son originalité : entre ses mains, de romancier, de dramaturge, de critique et de pamphlétaire, sa plume est devenue une arme dont il se sert pour défendre ardemment les valeurs cardinales que sont, à ses yeux, la Vérité, la Justice et la Beauté. Je crois que c’est là sa spécificité : il ne sépare pas sa quête du beau, son aspiration à l’idéal esthétique, bref, sa création proprement littéraire, des combats plus terre-à-terre qu’il est amené à mener quotidiennement, notamment dans la presse, pour défendre pied à pied les innocents, les enfants, les exploités, les démunis et les victimes, contre les défenseurs d’un ordre inique, contre les institutions oppressives que sont l’armée, la finance, le patronat, les gouvernements, et contre les religions aliénantes à leur service, et au premier chef, bien sûr, l’Église catholique romaine. Ce qui motive cet engagement incessant, c’est sa capacité d’indignation, qui ne s’est jamais tarie avec l’âge. Hypersensible, il est blessé par toutes les injustices, s’indigne face à toutes les atteintes aux droits de l’homme qui se perpètrent sur toute la surface de la Terre. Alors il se révolte, il clame son indignation et se lance avec passion dans la bagarre, puis, à peine sorti vainqueur d’un combat, il s’engage dans de nouvelles luttes qui requièrent son intervention. Car il ne se résigne jamais. Il y a clairement du Don Quichotte en Mirbeau… Son objectif, quand il prend la plume, c’est d’essayer de susciter la réaction de lecteurs trop souvent passifs, de secouer leur torpeur et leur indifférence au moyen d’un choc pédagogique, de les obliger à « regarder Méduse en face », c’est-à-dire à voir ce qu’ils n’ont surtout pas envie de voir, parce que cela choque leur bonne conscience et leur confort intellectuel, parce que cela bouscule leurs habitudes et anéantit des préjugés qui structurent toute leur vie. C’est en quoi Mirbeau est bien un inquiéteur pour son lectorat et un écrivain vraiment dérangeant pour les dominants de tout poil. Pourtant il était sans illusions sur les hommes et savait pertinemment que, face à la force d’inertie du plus grand nombre, ce ne seraient pas de misérables mots qui parviendraient à l’ébranler et à remédier aux multiples maux de la société : les nantis peuvent encore dormir à peu près tranquilles… Mais, on le sait, il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, et, chez le père de Célestine et de l’abbé Jules, le pessimisme de la raison est toujours contrebalancé par l’optimisme de la volonté.

N’avez-vous pas l’impression qu’Octave Mirbeau est oublié en Afrique ?

Pour pouvoir être oublié, encore aurait-il fallu qu’il ait été connu et lu. Vu les conditions matérielles et culturelles de l’Afrique depuis les indépendances, il est clair que le livre, en général, produit de luxe inaccessible au plus grand nombre, n’a pu connaître le même essor qu’en Europe aux 19e et 20e siècles, et il est donc fort douteux que Mirbeau, en particulier, ait eu beaucoup de lecteurs… C’est probablement d’ignorance qu’il convient de parler, plutôt que d’oubli. Mais les choses sont peut-être en train de changer. Car si les livres continuent d’être d’un prix prohibitif pour la plupart des Africains, ceux d’entre eux qui peuvent utiliser des ordinateurs ou des smartphones jouissent désormais d’un accès gratuit à toutes les œuvres de Mirbeau, mises en ligne par la Société Mirbeau, de même qu’au Dictionnaire Octave Mirbeau (http://mirbeau.asso.fr/dicomirbeau/) et à un millier d’articles en trente langues. Il est à coup sûr l’un des écrivains les mieux lotis sur la toile, et cela permet à de jeunes chercheurs peu fortunés de pouvoir tout de même travailler sur lui : c’est déjà un début, et je connais quatre d’entre eux qui ont consacré leur thèse à Mirbeau, en Tunisie, en Algérie, au Maroc et, bien sûr, au Cameroun. Ils peuvent à leur tour amener de nouveaux lecteurs, parmi leurs étudiants, ou leurs familiers, et leur permettre de découvrir aussi le grand écrivain indigné, incarnation de la figure de l’intellectuel éthique, qui a notamment stigmatisé les atrocités du colonialisme français et anglais, en Afrique et en Asie.

De plus en plus des contributions scientifiques sont consacrées à Mirbeau, peut-on avoir un état des lieux ?
Pour avoir un état des lieux aussi complet que possible, il est loisible de se reporter à ma Bibliographie d’Octave Mirbeau, accessible en ligne et mise à jour tous les ans (http://www.scribd.com/doc/2383792/Pierre-Michel-Bibliographie-dOctave-Mirbeau). Pour faire court, disons que la Société Octave Mirbeau, que j’ai créée à Angers en novembre 1993, a accompli un travail énorme en publiant la bagatelle d’une trentaine de volumes, qui témoignent de la richesse de la recherche mirbellienne : 24 numéros des Cahiers Octave Mirbeau, d’un total de 8 700 pages (dont sept numéros sont entièrement consultables en ligne) ; le Dictionnaire Octave Mirbeau, gros de 1 200 pages, et accessible gratuitement sur Internet ; les Combats littéraires de Mirbeau et les quatre volumes de la Correspondance générale, à l’Age d’Homme. Elle a également mis en ligne toute l’œuvre de Mirbeau et une masse d’articles critiques en une trentaine de langues, qui sont donc désormais consultables par tous les lecteurs à travers le monde. Cette année paraissent aussi deux nouveaux volumes : Octave Mirbeau, le gentleman-vitrioleur, d’Alain (Georges) Leduc, et Octave Mirbeau, anarchiste et dreyfusard, de Gilles Durand. En 2018 paraîtront divers numéros de revues consacrés à Mirbeau, ainsi que les Actes des colloques Mirbeau du Sénat, de Morlaix, d’Angers, de Debrecen, de Tunis, de Limoges, de Bruxelles, de Grenade et de Chicago. Tout cela est d’autant plus colossal que, parallèlement à ces publications destinées à un public restreint,, a été effectué un gros travail de vulgarisation grâce à ces outils extrêmement influents que sont Facebook et, surtout Wikipédia, où l’on trouve quelque 450 notices, en 139 langues, sur Mirbeau et ses œuvres ! J’ajouterai qu’en 2016 et 2017 ont été soutenues plusieurs thèses, sur Mirbeau, notamment celles de Lucía Campanella, Uruguayenne, et de Lisa Suarez, Brésilienne. Comme vous voyez, la mondialisation mirbellienne est « en marche », comme dirait notre nouveau monarque…

En quoi le style de Mirbeau journaliste se distingue de celui des contemporains ?

Si voulez savoir en quoi le style de Mirbeau journaliste se distingue de celui de ses contemporains, nourris aux mêmes sources littéraires et utilisateurs des mêmes outils rhétoriques, je vous répondrai que Mirbeau cherche toujours à surprendre et à désarçonner son lecteur, pour éveiller sa conscience en lui révélant le dessous des cartes, ou les coulisses du theatrum mundi telles que nous les fait découvrir, par exemple, la chambrière Célestine du Journal d’une femme de chambre. Il s’agit de lui montrer ce qui est d’ordinaire soigneusement caché sous des apparences trompeuses, que Pascal appelait des « grimaces ». Aussi Mirbeau recourt-il avec prédilection à des procédés qui obligent le lecteur à découvrir les choses telles qu’elles sont, dans leur horreur méduséennen, et non telles qu’on l’a conditionné à les voir – ou, plutôt, à ne pas les voir… Par exemple, l’humour noir, qui choque notre rationalité en nous présentant comme bonnes ou allant de soi des choses monstrueuses ou absurdes ; l’interview imaginaire, qui permet de faire dire à des représentants des élites sociales des tas de choses peu ragoûtantes que l’on n’avoue jamais en public ; l’oxymore, qui révèle l’ambiguïté et les contradictions de toutes choses et interdit, du même coup, des jugements trop sommaires ; les jeux de mots, qui peuvent faire rire de ce que le lecteur est supposé respecter ou de ce qui devrait le révolter ; les paralogismes, qui jettent le doute sur la cohérence des discours officiels et les discrédite du même coup, etc. Dans tous le cas de figure, c’est alors à l’intelligence de ses lecteurs qu’il s’adresse. Quand il s’agit de faire partager ses sentiments et ses passions, de crier son indignation et sa révolte, ou au contraire son enthousiasme et son admiration pour les grands artistes créateurs, c’est davantage à leur sensibilité qu’il fait appel : il n’hésite pas alors à utiliser des mots très forts, qu’il martèle au besoin pour qu’ils se gravent même dans les esprits rétifs, sans craindre la redondance. Ce qui compte toujours, c’est l’effet attendu de ses mots sur le lecteur moyen à déstabiliser.

En quoi se résume l’esthétique chez Octave Mirbeau ?

On peut d’autant moins résumer l’esthétique de Mirbeau qu’il a beaucoup écrit, qu’il s’est intéressé à des artistes et écrivains fort différents, qu’il a, évidemment, évolué au cours de ses quatre décennies de production journalistique, et, surtout, qu’il n’est nullement un théoricien et rejette tout système et tout étiquetage. De surcroît, il s’adresse au grand public et utilise le langage courant, et non celui des artistes et des universitaires spécialisés, avec des mots qui ne sont pas toujours faciles à interpréter à coup sûr et qui conservent toute leur ambiguïté, par exemple le mot Nature, mis à toutes les sauces. S’il fallait ne conserver qu’un seul mot pour caractériser son idéal esthétique, je choisirais le mot Émotion : pour lui, une œuvre d’art doit susciter, chez celui qui la regarde ou l’écoute, un choc émotionnel qui, s’il est fort, est susceptible de bouleverser la sensibilité de l’amateur et d’entraîner des réactions imprévisibles ; elle a donc, en elle-même, une vertu pédagogique qui contribue à ouvrir l’esprit et à élargir la conscience. Cette émotion, et conséquemment cette vertu pédagogique, procèdent de la vision tout à fait personnelle que l’artiste a des êtres et des choses et qu’il a pour mission de faire partager avec les moyens dont il dispose, les formes, les couleurs ou les sons : il est une espèce de voyant, qui voit ce que les hommes ordinaires ne parviendront jamais à percevoir. Du coup, le rôle de critique d’art tel que l’entend Mirbeau n’est pas d’expliquer une œuvre d’art, qui échappe par nature à toute tentative d’élucidation rationnelle, mais d’essayer de faire partager à son tour l’émotion qu’il a ressentie devant les œuvres d’un artiste. Il est en quelque sorte un simple intercesseur, un go-between, entre l’artiste et le spectateur, et non un pseudo-expert qui, surplombant l’œuvre et le public, prétendrait tout savoir et tout expliquer.

Qu’est-ce qui vous ferait le plus grand bien en rapport avec Octave ?

Ce que je souhaite, évidemment, c’est qu’un nombre croissant de lecteurs découvrent la richesse, longtemps oblitérée, de l’œuvre du grand écrivain démystificateur. L’année 2017, à cet égard, y a fortement contribué, et un pas important a été franchi. Mais il reste beaucoup à faire : la force d’inertie des institutions, y compris l’école, est évidemment un obstacle majeur, qu’il faudra bien franchir – ou contourner ! Mais on se heurte aussi à l’encrassement intellectuel des larges masses, sous l’effet combiné de l’entertainment télévisuel, de l’inculture généralisée, de la prolifération des fake news, de la publicité crétinisante, de la dictature soft des réseaux sociaux, etc. Ces obstacles, Mirbeau en avait parfaitement conscience et il ne se berçait guère d’illusions sur ses chances de succès. Un siècle après sa mort, à une époque où les nouvelles générations lisent de moins en moins et sont confrontées à de nouveaux modes de conditionnement, je doute que les choses se soient vraiment améliorées. Je suis donc aussi lucide et pessimiste que lui. Mais il importe de poursuivre tout de même la lutte contre la bêtise et l’ignorance, histoire de donner, malgré tout, une petite chance à l’humanité…

Vos mots de fin
Dans le cadre de mes vœux précédents, j’en situerai un qui concerne le Cameroun : puissiez-vous relayer la pensée de Mirbeau dans votre pays et contribuer, ce faisant, à développer l’esprit critique et le goût de la liberté, de la justice et de la vérité parmi la jeunesse camerounaise !
Pierre MICHEL
Société Octave Mirbeau
10 bis rue André Gautier
49000 – ANGERS
02 41 66 84 64
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Interview réalisée par Joseph DZENE